Monthly Archives: juillet 2013

La survie de l’auteur-compositeur francophone dans un continent à majorité anglophone

QuebecCanada_CST publié 07/19/2013

Par Anne Richard

Qui suis-je  pour écrire sur ce sujet éminemment sensible, moi, une salariée de la SOCAN qui n’a pas à vivre les hauts et les bas de la vie d’un artiste? Eh bien, c’est que j’ai eu la chance, par le biais de mon travail, de rencontrer tellement de membres et professionnels de l’industrie qui m’ont appris une foule de raisons de s’accrocher au métier, malgré la difficulté supplémentaire due à l’étroitesse du marché.

Oui, nos artistes qui écrivent et se produisent en français sont plus souvent qu’autrement auréolés à l’international d’un « succès d’estime », même en France. Ils attirent parfois les foules lors de festivals ciblés ou de vitrines, mais la diffusion radio et les ventes d’albums restent souvent anémiques. Pourquoi?

Poser la question, c’est y répondre, la lingua franca maintenant, la langue passeport qui m’a menée en juin dernier de l’Écosse aux Îles Féroé, de l’Islande au Groenland… c’est l’anglais, bien entendu. Anecdote révélatrice : des petites filles des Îles Féroé portaient des initiales peintes sur leur visage, je leur demande si c’étaient les leurs : non, J.B., c’était pour Justin Bieber, leur idole! Comprenons-nous, pour survivre, les Féringiens apprennent leur propre langue, puis le danois, et ensuite l’anglais, on ne leur demandera pas d’apprécier en plus la chanson française…

Nous avons lu et étudié ad nauseam les difficultés vécues par l’industrie de la musique, avec sa baisse de ventes de disques, l’échange illicite de musique, etc. Les ventes en ligne ne compensent pas, et l’application de la loi sur le droit d’auteur connaît aussi ses aléas. Que faire, et pourquoi continuer dans ces conditions?

C’est qu’il y a tellement d’avenues ouvertes à nos talents. Tout d’abord, chez nous. Nous aimons notre musique, nous sommes fous de nos artistes. Les concerts et tournées restent de solides bases de revenus dans ces conditions. L’Internet facilite la promotion, la vente de musique, de billets et de produits. Et le placement de notre musique est devenu de plus en plus sophistiqué : télé et cinéma, publicités, jeux vidéos (Montréal est d’ailleurs une Mecque pour ces derniers).

Bien sûr, plusieurs compositeurs de différents genres musicaux (ou leurs éditeurs) ont découvert ce pactole : pensons à Jorane, Daniel Bélanger, Catherine Major, Michel Cusson, Ramachandra Borcar, Guy Bélanger et Benoît Charest ou Martin Léon, pour ne nommer que ceux-là, qui ont ou ont eu un « side-line » pas mal prestigieux et parfois assez lucratif avec leurs trames sonores ou leurs chansons incluses dans les bandes sonores de longs métrages.

Pensons au vétéran Paul Baillargeon, auteur du succès de Céline Dion « Une colombe » mais également compositeur de la musique de plusieurs épisodes des populaires séries Star Trek : Deep Space Nine, Star Trek : Voyager et Enterprise. Et n’oublions pas tous ceux qui se sont spécialisés dans la musique audiovisuelle, comme Raymond Fabi (Arthur), lauréat de 19 prix de la SOCAN et dont les musiques sont associées depuis des années à des émissions jeunesse qui connaissent un succès énorme dans plus de 100 pays.

Et puis il y a nos artistes de musique jazz, comme Alain Caron, lauréat d’un second Prix Oscar-Peterson en 2013. Et la multitude de récompenses remportées sur la scène internationale par les compositeurs de musique de concert, dont Montréal est une véritable pépinière. Ces derniers vous diraient certainement que la compensation financière associée à ce succès est dérisoire…

Oui mais, direz-vous, c’est bien beau la musique, l’instrumental, la trame sonore, si ce qui nous fait tripper, nous, c’est le texte et le texte en français? Tous peuvent citer des cas de succès même aux États-Unis, un marché notoirement difficile à percer mais éminemment lucratif. On pense aux tournées de Malajube, par exemple. Et comme je le mentionnais plus haut, ces festivals, que ce soit de musique trad ou néo-trad, folk, pop, électro, etc. : de nombreux membres m’ont confirmé l’importance de ces sources de revenus. Leurs prestations se prolongent parfois par l’achat de leur musique en ligne.

Mais pas de doute que Malajube constitue une exception dans le marché nord-américain et que pour une chanson en français, Céline Dion en interprète vingt au moins en anglais à Vegas. Et que le Cirque du Soleil, même s’il est clairement identifié au français par son nom et une bonne partie de son image de marque, a privilégié avec le compositeur René Dupéré le « langage inventé » plutôt que le français pour les musiques de ses spectacles. Les pays de la Francophonie sont bien sûr ouverts à la musique en français mais même là l’attrait de l’anglais est fort.

Alors? Alors, tout ça! Faire feu de tout bois : bien s’entourer, les concerts, l’Internet, le placement ou la musique originale pour les films, la télé, la pub, la réalisation d’albums et la participation aux projets d’autres artistes, les émissions de télé et de radio – pensons à Thomas Hellman devenu critique de livres à la radio de Radio-Canada – les concours, les festivals… et tout ça avec toute la passion dont nos membres sont capables, c’est la clé de leur succès!