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L’inventivité canadien remplace l’isolement par l’adaptation

publié 06/24/2020

Par Howard Druckman

Il y a maintenant plus de trois mois que les instructions des responsables de la santé publique nous condamnent à l’auto-isolement en réponse à la propagation du virus de la COVID-19. Les 100 derniers jours n’ont pas été faciles pour celles et ceux qui font de la musique.

À une époque où l’écoute de la musique en ligne est devenue la norme et où les taux de redevances d’exécution sont au plus bas, les spectacles en direct sont le refuge le plus sûr des créateurs de musique désireux de continuer à gagner leur vie. Depuis que les salles ont été contraintes à fermer leurs portes, les musiciens se sont tournés vers les plateformes de diffusion en ligne pour survivre – qu’il s’agisse d’offrandes, de vente de billets ou de redevances du programme Encore! de la SOCAN.

Même si les règles commencent à s’assouplir dans certaines régions du pays, la première vague n’est pas encore terminée, et nous vivons sous la menace d’une seconde vague, ce qui veut dire que la rareté des spectacles en direct pourrait durer plus longtemps que prévu.

La bonne nouvelle, c’est que l’inventivité des Canadiennes et des Canadiens remplace l’isolement par l’adaptation. Une poignée de musiciens ont mis leur créativité au service de la découverte de façons sécuritaires de présenter des concerts en direct en pleine pandémie. La nécessité est la mère de l’invention, et certaines des solutions qui ont vu le jour dernièrement sont franchement élégantes.

Concerts organisés dans un ciné-parc. Le premier projet canadien de concert organisé dans un ciné-parc  dont j’ai entendu parler a été celui de la formation québécoise 2 Frères. Ce fut ensuite le tour de July Talk et de Brett Kissel, puis du RBC Bluesfest avec le CNA à Ottawa. Écouter de la music en direct en toute sécurité dans votre auto me semble être un excellent compromis. J’aime l’idée que ça donne une seconde vie aux ciné-parcs, dont on se souvenait avec une certaine nostalgie. Un concert rock présenté depuis le toit d’un immeuble devant un terrain de stationnement rempli d’autos était également prévu à Prince George, en Colombie-Britannique. Dans la même veine, une nouvelle organisation appelée Hotels Live lance la toute première série de concerts de balcon d’hôtel au Canada, initiative qui rappelle le concert présenté à Montréal par Martha Wainwright sur un balcon.

Mini-concerts. Les musiciens peuvent se produire en toute sécurité devant des auditoires d’une personne ou de deux, trois ou quatre membres d’une même famille à la fois. Le Festif! de Baie-Saint-Paul (Charlevoix, Québec) a entrepris une série « tournée des portes » dans le cadre de laquelle il chantait une chanson devant une maison, puis une autre devant celle du voisin. Matt Masters, de Calgary, vend des billets pour des concerts sur le trottoir présentés à partir du toit de sa mini-fourgonnette devant des maisons de fans. Son concitoyen Michael Bernard Fitzgerald accueille dans sa cour arrière des auditoires de quatre spectateurs à la fois dans le cadre de mini-concerts.  À Esquimalt, en Colombie-Britannique, Jeff Stevenson se tient sur la rive de la Gorge Waterway pour faire une sérénade à des groupes de personnes qui passent en bateau. Stéphanie Bédard, au Québec, fait quelque chose de similaire avec son « Tour des lacs ». Les Dear Criminals de Montréal ont présenté 72 prestations en direct d’une chanson chacune en trois jours au Cabaret du Lion d’Or devant des auditoires de deux personnes à la fois.

Scènes mobiles. Les musiciens peuvent effectivement faire des tournées en apportant leur scène avec eux afin de respecter les règles de distanciation physique. Michael Bernard Fitzgerald se propose d’entreprendre à l’automne une tournée des fermes canadiennes devant des auditoires de 10 personnes par soir à partir de la « Greenbriar », une scène en plein air qu’il a construite. Dans le même ordre d’idées, le Io Project est une scène mobile « anti-COVID » qui permet aux artistes de se produire en direct devant jusqu’à 250 spectateurs regroupés par grappes de deux à quatre personnes et isolés par des feuilles de plaxiglass.

Autres idées

* Pourquoi pas une série de concerts de cour intérieure dans le cadre desquels les musiciens se produiraient dans la cour d’immeubles résidentiels sélectionnés pendant que les locataires écoutent leur musique en toute sécurité sur leur balcon?
* Ou, à l’inverse, en répartissant les membres d’un groupe sur plusieurs balcons d’un immeuble résidentiel et en les faisant jouer à distance devant un public confortablement installé plus bas dans la cour intérieure?
* On pourrait engager des musiciens individuels pour se balader à intervalles réguliers dans des sentiers pédestres ou des parcs publics, à une distance réglementaire, afin de distraire les gens qui prennent de l’exercice à l’extérieur durant la pandémie et de rendre leurs sorties encore plus agréables.
* Les municipalités de partout au pays pourraient permettre aux restaurants d’accueillir des artistes sur leur terrasse pour ajouter une note de gaieté à leurs repas en plein air (même si la Ville de Toronto en a dernièrement décidé autrement en assouplissant les règles liées à la pandémie).
* Pourquoi ne pas permettre la présentation de spectacles dans des kiosques de parcs publics où une distanciation sociale (modérément appliquée) est observée?

Ces façons intelligentes de s’adapter prouvent qu’il est encore possible de songer à de nouvelles manières de se présenter en spectacle en espérant que d’autres idées brillantes soient mises à exécution. Un grand merci à celles et ceux qui découvriront de nouvelles façons géniales de nous rapprocher un peu plus des joies de la musique en direct.

À propos de Howard Druckman

COVID-19 : vers des jours meilleurs

publié 04/2/2020

Par Alan Cross

Un soir du début de l’an 1348, un rat détalait dans une rue de Florence, en Italie. Ce rat était un passager clandestin dans une charrette transportant des biens depuis le port de Livourne. Peut-être s’était-il caché dans le cargo d’un navire arrivant de Grèce, de Crimée ou d’une lointaine destination encore plus à l’est.

Mais ce rat était lui-même le vaisseau d’autres passagers clandestins : des puces infectées par la bactérie Yersinia pestis, à l’origine de la peste bubonique. L’absence quasi totale de mesures sanitaires et d’hygiène à Florence permettra à la population de rats d’exploser et, conséquemment, aux cas de peste noire également.

À la fin de cette année, Florence était devenue l’épicentre d’une pandémie. En à peine trois ans, 50 000 personnes — la moitié de la population de la ville — ont perdu la vie.

Une chose étrange s’est néanmoins produite. La peste a changé la vision du monde de l’humanité entière. Les gens ont remis leur propre existence et la réalité même en question. Les gens ont commencé à réfléchir à leur situation en tant qu’êtres vivants plutôt que de placer l’église et la promesse du paradis au centre de leurs vies. Cette nouvelle attitude que nous avons depuis baptisée humanisme finira par dominer le discours des érudits, des intellectuels et des artistes.

Ce changement radical de philosophie donnera naissance à la Renaissance, une époque qui a vu l’Europe du Moyen-Âge entrer dans l’ère moderne. Florence — et l’Italie en entier — est entrée dans une période qui nous a donné d’innombrables œuvres d’art dans le domaine de la peinture, de l’architecture et de la poésie, notamment. D’ailleurs, le terme « mort noire » (mors nigra, ne latin) a fait son apparition dans un poème écrit en 1350 par l’astronome belge Simon de Covino.

Il va sans dire que le domaine de la musique a également été bouleversé.

Après des siècles de création musicale articulée autour de l’accord pythagoricien, un nouveau langage musical axé sur la polyphonie était en émergence. La presse typographique — une invention de la Renaissance — a permis de disséminer les partitions musicales d’un bout à l’autre du continent. Les premières vedettes de la musique — compositeurs et interprètes — ne tardèrent pas à voir le jour.

Faisons maintenant un bond de quelques siècles vers le futur. Pendant que la population mondiale se remettait de la peste noire, l’Europe fut frappée par d’autres épisodes de peste. Henry VIII a passé un certain temps en confinement volontaire en raison d’une épidémie de suette en 1529. Une autre grande épidémie frappera Londres au début des années 1600.

Et une fois encore, ces périodes d’anxiété extrême ont donné naissance à de grandes œuvres d’art. En 1606, Shakespeare écrira King Lear, Macbeth et Antoine et Cleopatra. Au même moment, des compositeurs comme Bach, Vivaldi et Haendel entreprirent des expériences musicales qui devinrent le mouvement baroque, un mouvement musical qui influencera la musique pendant des siècles.

Faisons un autre bond de quelques siècles. Fin 19e et début 20e siècle, l’une des villes les plus insalubres du monde était La Nouvelle-Orléans. La chaleur, l’humidité, les marécages et l’influx constant de navires en provenance du golfe du Mexique, des Carraïbes et d’un peu partout à travers le monde en feront une plaque tournante pour des maladies comme l’influenza — une pandémie de la maladie en 1889-90 a tué au moins un million de personnes —, le choléra, l’encéphalite, la fièvre jaune et, encore une fois, la peste bubonique. Malgré cela, La Nouvelle-Orléans trouvera les ressources pour inventer le ragtime et le jazz, la forme dominante de musique en Amérique du Nord pendant la première moitié du 20e siècle.

Lorsque le jazz s’est répandu aux quatre coins du monde dans les années 1920, il y a lieu de se demander si c’était une réaction de joie dans la foulée de la fin de la première Grande Guerre ou dans la foulée de la fin de la pandémie de grippe espagnole de 1918-1920. Sans doute un peu des deux.

Prenons encore l’exemple de la crise du SIDA/VIH de la fin du 20e siècle. Pensez à la quantité phénoménale d’œuvres remarquables — musique, théâtre, romans, films, chorégraphies, et j’en passe — qui a été inspirée par cette pénible époque.

Maintenant, prenez un instant pour réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui. Les temps sont sombres pour l’industrie de la musique. Personne n’est en tournée. Les salles de spectacles sont fermées. Les ventes de musique sont à leur plus bas niveau depuis les années 60. Même la diffusion en continu est en baisse, vraisemblablement parce que les gens se tournent vers d’autres formes de divertissement pendant leur confinement. Les musiciens, leurs équipes techniques, les promoteurs, agents, gérants — tous les gens associés de près ou de loin à l’art et aux affaires musicales — ont vu leur façon habituelle de travailler complètement chambardée.

Mais ça ne veut pas dire qu’il n’en ressortira rien de bon. Les artistes ont déjà trouvé des façons créatives de rejoindre leur public sur diverses plateformes de diffusion en direct. D’autres profitent de ce temps pour créer, expérimenter et enregistrer. Combien de jeunes, ne sachant quoi faire d’autre, ont finalement ramassé cette guitare ou se sont assis au piano et se sont découvert un talent inné pour la musique ? Certaines entreprises ont mis gratuitement à la disposition de tous des applis de synthés afin que les gens puissent s’amuser. Qui sait ? Cela pourrait déboucher sur quelque chose d’incroyablement bon et inattendu ! Je parie que ce sera le cas.

Quand tout ça sera derrière nous, on pourrait bien se retrouver avec encore plus d’excellente musique que ce qu’on pourrait penser. L’automne 2020 et les premiers mois de 2021 pourraient fort bien être une période très excitante. Et même si les concerts virtuels et les diffusions en direct se poursuivent, notre société aime être présente physiquement lorsque des œuvres d’art sont présentées publiquement. Les spectacles et les tournées reprendront de plus belle.

D’ici là, je suggère à tous les artistes de tenir un journal quotidien. Notez tout ce que vous ressentez et toutes vos observations sur l’actuelle condition humaine. Documentez ce qui se passe à votre façon bien personnelle. Qui sait quelles percées créatives en ressortiront ?

Mais avant toute chose, tenez bon. Demeurez en sécurité et protégez votre santé. Concentrez-vous sur ce que vous faites le mieux. Si le passé est garant de l’avenir, cette période anxiogène débouchera sur de grandes œuvres d’art. Et l’une d’elles sera peut-être la vôtre.

À propos d’Alan Cross

Ne serait-ce pas merveilleux si CBC Music/Ici Musique diffusait la musique canadienne?

publié 03/18/2020

Par David Myles

Les textes publiés sur le blogue Musique. Monde. Conntectés. de la SOCAN reflètent les opinions de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions de la SOCAN.

Je venais tout juste de terminer ma balance de son et je profitais d’un bon souper avant de monter sur scène lorsque le présentateur de la soirée nous a annoncé que le gouvernement du Nouveau-Brunswick avait interdit les rassemblements de plus de 150 personnes.

Notre concert a donc été annulé, tout comme le reste des spectacles qui étaient prévus au cours des deux prochains mois. Je n’étais pas le seul ; tous les musiciens que je connais se sont retrouvés dans la même situation. C’était partout.

Les tournées sont notre principale source de revenus. Sans cette source de revenus, toutes les autres sources de revenus prennent une importance capitale.

C’est en lisant les publications en ligne de tout ce monde que ça m’a frappé : et si CBC Music/Ici Musique ne jouait que des contenus canadiens au cours des deux prochains mois ? Ça semble une façon simple, directe et facile de faire une grosse différence.

L’infrastructure est en place pour que la SOCAN collecte ces redevances et pour que la CBC Music/Ici Musique programme de la musique 24 heures par jour.

Le mandat de la CBC Music/Ici Musique est déjà de soutenir la musique canadienne/franco-canadienne, de faire preuve d’engagement envers celle-ci et leurs animateurs aiment déjà notre musique. Diffuser des contenus canadiens 24 heures par jour pourrait faire connaître aux gens de la musique canadienne/franco-canadienne qu’ils ne connaissent pas encore.

Cela pourrait être bénéfique pour tous les artistes canadiens de tous les horizons, autant des musiciens qui ont dû annuler une tournée des clubs que quelqu’un comme Jesse Reyez qui allait assurer la première partie d’une des plus importantes tournées mondiales en compagnie de Billie Eilish. Imaginez à quel point elle était investie dans cette tournée avec tous les produits dérivés qu’elle a sûrement fait produire, par exemple.

Si la CBC Music/Ici Musique posait un tel geste, cela ferait une réelle différence dans la vie de plein de musiciens canadiens/franco-canadiens. C’est une opportunité incroyable.

C’est le moment ou jamais de soutenir notre communauté créative.

À propos de David Myles

Le coronavirus frappe l’industrie canadienne de la musique

publié 03/13/2020

Par Howard Druckman

Nous sommes un vendredi 13 et, hier, le Canada a lancé ses efforts les plus soutenus et malheureusement grandement nécessaires afin de répondre rapidement à l’intensification de la menace représentée par COVID-19, le coronavirus. Les JUNOs ont été annulés, la LNH a suspendu sa saison indéfiniment et le premier ministre Justin Trudeau s’est placé en isolation volontaire parce que son épouse Sophie Grégoire a testé positif pour le virus. L’Ontario a fermé toutes les écoles publiques pour une période de deux semaines après la semaine de relâche, la LMB a annulé son camp d’entraînement, les Canadian Folk Music Awards ont également été annulés, et plus encore.

L’annulation des JUNO, bien que nécessaire, a frappé particulièrement durement la communauté musicale canadienne. Les artistes en nomination ont perdu, du moins pour l’instant, leur chance d’être reconnus à l’échelle nationale pour leur travail, tandis que certains artistes moins connus qui devaient donner une prestation durant le gala télédiffusé ont perdu une chance en or de se faire connaître du grand public, sans parler de tous les artistes qui devaient jouer durant le JUNOfest qui n’auront pas la chance de se présenter aux membres de l’industrie dans les bars et les clubs de la ville hôte. Tout ça est sans parler des pertes immenses pour tous les gens qui œuvrent dans l’écosystème de l’événement — les employés des lignes aériennes, hôtels, bars, restaurants, compagnies de taxi, programmes de covoiturage, salles de spectacle, et ainsi de suite, de Saskatoon.

Mais pis encore, les regroupements intérieurs de plus de 250 personnes ont été interdits ou découragés, avec raison, afin de stopper la propagation du virus. Les deux prochaines semaines seront très difficiles pour les musiciens en tournée qui devaient jouer dans des salles de cette capacité ou plus. SXSW et Coachella ont également annulé leurs événements et d’importants promoteurs comme Live Nation, AEG Presents et Evenko ont annulé ou reporté leurs tournées. De nombreux artistes canadiens — de Glorious Sons à The Weeknd en passant par Devin Townsend et Jessie Reyez (qui assure la première partie de Billie Eilish) — ont dû reporter ou annuler certains de leurs concerts au moins jusqu’à la fin mars. Cela ne fait pas mal uniquement aux artistes, mais aux salles également, et l’onde de choc se fait sentir jusque dans les écosystèmes locaux.

Tout semble indiquer qu’un grand nombre de Canadiens vont demeurer à la maison au cours des prochaines semaines, tant pour se protéger que pour réduire la propagation du virus. Les petits rassemblements sont encore considérés sécuritaires dans la mesure où les mesures de précaution de base comme le lavage des mains et le maintien d’une certaine distance entre les gens sont respectées.

Je suggère donc, pour les deux prochaines semaines, que nous encouragions — avec prudence et de manière sécuritaire — les petites salles de spectacles où se produisent nos musiciens locaux qui sont ceux qui ont le plus besoin de nous en ce moment. J’habite à Toronto et il y a un grand nombre de ces petites salles : Tranzac Club, 120 Diner, Cameron House, Drom Taberna, Dakota Tavern, etc. Vous qui lisez ceci connaissez sans aucun doute les petites salles de votre ville qui ont besoin de votre soutien.

Si vous n’êtes pas à l’aise de sortir ou que vous avez vous-même dû vous isoler volontairement, je vous invite à vous rendre sur la page Bandcamp de votre groupe local préféré pour acheter un t-shirt, un exemplaire vinyle en édition limitée de leur album ou un autre achat qui mettra un peu d’argent dans leurs poches. Leonard Sumner, un musicien de Winnipeg, a eu une excellente idée qu’il a partagé sur Facebook ; il a demandé à ses fans de lui faire part de leur intérêt pour un concert sur Facetime. Peut-être blaguait-il à moitié, mais les « concerts virtuels » pourraient bien être une façon valide d’aider ces musiciens durant cette crise.

La musique vous aidera à vous calmer si vous êtes coincés chez vous pour une longue période. Si tout le monde écoute ou télécharge sa musique préférée à longueur de journée pendant plusieurs jours, cela se traduira par d’autant plus de redevances pour les auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.

C’est à nous de soutenir nos musiciens de toutes les façons possibles afin qu’eux aussi puissent traverser les prochaines semaines, voire les prochains mois, en attendant que les choses rentrent dans l’ordre.

Closer to my heart

publié 01/16/2020

Par Andrew Berthoff

Ce billet de blogue écrit par Andrew Berthoff, chef des Communications et du Marketing de la SOCAN, a été publiée sur le site web du Toronto Star le 14 janvier 2020, ainsi que dans la version imprimée du quotidien le même jour.

J’avais 14 ans et j’habitais la banlieue de St-Louis, Missouri, quand j’ai entendu parler de Rush pour la première fois.

C’est mon ami Bret qui m’a parlé de cet étrange trio canadien. Bret les connaissait parce que sa très cool grande sœur, férue de Zeppelin, Steely Dan et des Moody Blues, avait acheté leur album A Farewell to Kings.

Il a fallu peu de temps avant que notre petit groupe d’amis aussi socialement maladroits qu’intelligents se réunisse pour écouter les sillons de Hemispheres, envoûtés par les paroles et la virtuosité percussive de Neil Peart, le batteur de Rush.

Soudainement, nous étions notre propre petite clique. C’était devenu cool d’être marginal. C’est surtout Peart qui nous a attirés vers le Canada.

Et comme si ça n’était pas suffisant, mon côté « nerd » musical a décidé d’apprendre à jouer de la cornemuse et j’étais aussi passionné par cet instrument que je pouvais l’être par le mysticisme des paroles de Peart, les « riffs » à deux manches de Lifeson et l’improbable amalgame de la voix de fausset et du jeu de basse de Lee. Cornemuse et Rush : les improbables mots-clés de mon adolescence.

Ces beaux jours de l’ère pré-Internet nous ont rendus curieux d’en savoir toujours plus à leur sujet. Geddy ? Des références poétiquement romantiques au sujet du « Kubla Khan » de Coleridge ? Cygnus ? Où étaient donc situés ce Lakeside Park et ses fantastiques saules bercés par une douce brise ? Et comment prononce-t-on « Peart », exactement ? Pert? Pea-art? Est-ce qu’un parolier cool à la moustache satinée parviendrait à le faire rimer avec « heart » ?

Une chose était certaine : l’art était au cœur de Peart.

De fil en aiguille, j’ai découvert et apprécié de plus en plus de musique canadienne. April Wine. Max Webster. Neil. Joni. J’étais mystifié par la référence au « lait au chocolat Becker’s » dont il était question dans la pochette d’un de leurs albums.

Nous avons assisté à deux concerts de Rush : en décembre 1978 au Checkerdome et en février 1980 au Keil Auditorium. En 1980, ils ont joué trois soirs à guichets fermés grâce à leur solide armée de « fans » dans la région dont Bret, Keith, Rick, Matt et moi-même faisions évidemment partie.

À cette époque, le Permanent Waves de Rush était à la fois un présage et un antidote au New Wave. Comme le suggère ironiquement le titre de l’album, Rush entendait demeurer fidèle à ses racines malgré le fait que tout ce qui était « cool » provenait désormais du Royaume-Uni et de tous ces groupes délicieusement synthétiques.

J’ai entrepris mes études universitaires au Minnesota et c’était encore moins « cool » d’aimer Rush. Après avoir avoir perçu un léger compromis musical signalé par un vidéoclip pour la pièce The Big Money (encore de l’ironie), j’ai délaissé le groupe à la faveur d’artistes locaux comme Prince et The Time tout en m’imbibant des Cure, Echo & The Bunnymen et autres REM.

Mon intérêt pour le Canada, dont Rush était à l’origine, s’est maintenu, lui. C’est grâce à la cornemuse que j’ai découvert que le Canada comptait parmi ses citoyens les meilleurs cornemuseurs d’Amérique du Nord et la scène musicale pour cet instrument y était florissante ; je voulais en faire partie.

De temps en temps, je me rendais en Ontario avec mon père pour participer à des compétitions de cornemuse dans des villes comme Cambridge, Dutton ou Maxville. Des heures de route à 90 km/h dans notre Dodge Aspen de couleur ocre dépourvue d’une radio.

Mon cœur faisait un bond lorsque nous apercevions Toronto, au loin, sur l’autoroute 401. Était-ce vraiment les mêmes tours d’habitations que sur la pochette de A Farewell to Kings ? Les yeux rivés sur la voie de la moindre résistance.

Le Canada conservait son côté « cool ». Moins d’un an après avoir terminé mes études universitaires, j’ai réalisé mon rêve subconscient et je me suis retrouvé à Toronto pour de bon. C’était en mai 1988 et j’ai même habité le même quartier, Willowdale, que Alex et Geddy pendant plusieurs années. Je suis devenu citoyen canadien en 1995 et je ne bougerai pas d’ici.

J’ai continué à découvrir et aimer la musique canadienne et j’ai fini par transposer cet amour ainsi que ma carrière dans les communications et le marketing dans un autre de mes rêves subconscients : travailler pour les auteurs, compositeurs et éditeurs de musique canadiens en me battant pour leurs droits et en vantant leurs réussites.

Quand je feuillète le livre de mon histoire, je n’ai d’autre choix que de donner beaucoup de crédit à cette époque lointaine en banlieue de St-Louis. Je remercie ce « power trio » si exceptionnellement irrésistible de m’avoir fait découvrir son art et d’avoir su rendre le Canada si attirant à mes yeux grâce à sa musique et aux textes de Peart.

 

Trois raisons pour lesquelles un membre SOCAN doit se réjouir

publié 09/16/2019

Par Diane Tell

1 – Drake est membre de la SOCAN.
Le titre d’un article qui commence par : « 3 raisons pour lesquelles » et se termine par le nom d’une super star est, je l’avoue, un peu racoleur, mais j’ai voulu attirer votre si chère et trop souvent volatile attention. C’est réussi non ? Vous connaissez la fameuse citation de Groucho Marx ? « Jamais je ne voudrais faire partie d’un club qui accepterait de m’avoir pour membre ». À l’inverse, jamais je n’hésiterais à faire partie d’une société à laquelle DRAKE accepterait de confier ses droits d’auteurs ! Avec ses 20 millions d’écoutes en moyenne par jour sur SPOTIFY, ses 19 millions d’abonnés et 7 milliards de vues cumulées sur YouTube, pour ne citer que 2 preuves de son immense succès, le jeune homme de Toronto aurait pu céder au chant des sirènes américaines pour toujours et pourtant, il est des nôtres. Sans avoir accès aux secrets du dieu du Rap, je peux induire qu’il y trouve son compte. Ce qui est bon pour DRAKE est bon pour moi et pour notre société tout entière.

2 – La SOCAN nous appartient.
J’écris « notre société », car la SOCAN est à nous. Ni une organisation gouvernementale, ni la propriété d’actionnaires, la SOCAN est une coopérative, c’est à dire, une société appartenant à ses membres, plus exactement un groupement économique fondé sur le principe de la coopération, dans lequel les participants, égaux en droit, sont associés pour un genre d’activité visant à satisfaire les besoins de travail ou de consommation en s’affranchissant de la domination du capital.  Le groupe Blackstone fit l’acquisition en 2017 de la SESAC, l’une des plus anciennes sociétés de gestion collective de droits d’auteur en Amérique, elle-même propriétaire de Harry Fox Agency (société de gestion de droits de reproduction mécanique fondée en 1927). Le saviez-vous ? Que mon petit fonds de commerce n’appartienne pas à l’un des plus puissants fonds d’investissement de la planète me convient parfaitement. Pas vous ?

3 La SOCAN, avocate du diable est dans les détails.
Au Canada, petit détail, le droit d’auteur dépend de deux ministères à priori diablement opposés : Patrimoine canadien et Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE). Afin de ne commettre aucune bévue, je me permets de citer les versions officielles de leurs missions à portée de tous sur le site du gouvernement du Canada. Patrimoine canadien et ses organismes du portefeuille jouent un rôle vital dans la vie culturelle, civique et économique des Canadiens. Les arts, la culture et le patrimoine représentent 53,8 milliards de dollars en activité économique et emploient plus de 650 000 personnes dans de nombreux secteurs d’activité tels que le film et la vidéo, la radiodiffusion, la musique, l’édition, les archives, les arts de la scène, les établissements du patrimoine, les festivals et les célébrations. Les lois sur le droit d’auteur et sur la radiodiffusion, d’après ce que l’on peut lire sur le site, dépendent de ce ministère. Oui, mais voilà… Le portefeuille de l’Innovation, Sciences et Développement économique se compose des ministères et organismes suivants : Agence canadienne de développement économique du Nord (CanNor), Agence de promotion économique du Canada atlantique (APECA), Agence fédérale de développement économique pour le Sud de l’Ontario (FedDev Ontario), Agence spatiale canadienne (ASC), Banque de développement du Canada (BDC), Commission du droit d’auteur Canada (CDAC) Etc… Ce ministère, toujours selon le site officiel, est également responsable de la Réglementation de la radiodiffusion et des télécommunicationsLicences de radiodiffusion, de distribution et de spectre, normes de télécommunications, certification et plus. Et plus vous dites ? Non merci. J’aimerais bien que l’on m’explique comment Monsieur Industrie et Madame Patrimoine arrivent à s’entendre sur la garde de leur progéniture : les contenus et leurs créateurs. Mais j’ai autre chose à faire. Des chansons à écrire, un spectacle à préparer, un post à publier sur Instagram… Je laisse les experts de la SOCAN jongler avec ce puzzle que j’appellerais « le paradoxe du contexte canadien du droit d’auteur ».

Je suis très fière d’être membre de la SOCAN et de son conseil d’administration pour ces raisons et beaucoup d’autres. La SOCAN est démocratique, paritaire, innovante et l’une des sociétés de gestion collective les moins chères du monde. D’audacieux outils sont déjà en place ou en cours de développement pour assurer une meilleure efficacité dans la collecte et la répartition de nos droits. Un nouveau portail destiné aux membres sera opérationnel d’ici la fin de l’année. Vous n’en croirez pas vos yeux ! Totalement métamorphosée par la révolution numérique, l’industrie de la musique peine à s’affranchir d’anciens modèles d’affaires. La SOCAN se réinvente constamment, s’investit à fond pour offrir de nouveaux services comme la gestion du droit de reproduction mécanique avec l’acquisition de la SODRAC pour point de départ. Je me réjouis de faire partie de la famille SOCAN. Et vous ?

À propos de Diane Tell

Les salles de spectacle doivent offrir des boissons non alcoolisées

publié 07/11/2019

Par Damhnait Doyle

Une version plus courte de ce billet de blogue écrit par Damhnait Doyle, membre du conseil d’administration de la SOCAN, a été publiée sur le site Web du Toronto Star le 10 juillet 2019 ainsi que dans la version imprimée du quotidien le 11 juillet 2019. En voici la version intégrale.

J’ai commencé à boire quand j’ai commencé à œuvrer dans l’industrie de la musique.

J’étais une jeune fille de Terre-Neuve incroyablement timide et introvertie à peine sortie de l’école catholique qui s’est retrouvée dans les rues de Toronto. J’étais jeune, naïve et entourée de gens que j’admirais et idolâtrais depuis toujours. J’avais le syndrome de l’imposteur.

Mon premier simple a été un succès instantané et du jour au lendemain, mon vidéoclip tournait plusieurs fois par jour à MuchMusic. J’étais habitée d’une profonde anxiété. C’est ce qui arrive lorsque votre plus grande peur est que les gens vous regardent et que vous gagnez votre vie en montant sur scène. J’étais tellement nerveuse que j’ai vomi dans une chaudière dans les coulisses de mon premier spectacle comme tête d’affiche (l’alcool n’y était pour rien). Peu de temps après, quelqu’un m’a payé un verre de téquila avant de monter sur scène, et boum ! Je venais de trouver le courage sous forme liquide. Soudainement, ma peur s’était transformée en adrénaline. J’avais trouvé la solution.

Les musiciens ne boivent pas comme les gens ordinaires. On boit avant, pendant et après nos spectacles, quand on est en congé, quand on se déplace, au bar de l’aéroport, au bar de l’hôtel, dans l’autobus, à l’arrière de notre fourgonnette, on boit quand notre spectacle est pourri, quand notre spectacle est génial, quand notre chanson joue à la radio, quand notre chanson ne joue pas à la radio, quand on est au-dessus de tout ou quand on se fait arrêter. Dans les cercles musicaux, l’alcool est à la fois le voyage et la destination.

Quand on boit, on ne sent rend pas compte que l’alcool est un voile qui étouffe notre intuition. Votre corps a beau crier « Qu’est-ce que tu fais, bordel ? Arrête de boire ! » mais votre cerveau vous dit « Wow, mon voile adore ce Rioja ». L’alcool coupe la communication entre votre cerveau, votre corps et votre esprit. Et lorsque l’on souffre de dépression et d’anxiété, comme c’est le cas de tant que créateurs, l’alcool qui vous donne l’impression d’avoir un peu plus de contrôle sur cette anxiété est en fait en train de construire un véritable bûcher autour de votre corps. Rajoutez à ça trois semaines d’innombrables heures sur la route et rien d’autre que de la bouffe de Tim Horton’s, et vous avez un désastre imminent.

J’ai pris conscience il y a environ un an que l’alcool ne m’apportait plus rien de bon. C’était assez. Jamais auparavant je n’avais entrevu cela comme une option. Sur papier, tout allait bien. Les gens me disaient « mais pourquoi arrêterais-tu de boire, je bois bien plus que toi. » C’est comme si la société nous disait que les seules raisons valides d’arrêter de boire sont le fait de se faire jeter en prison ou arrêter pour conduite avec facultés affaiblies. Mais la sobriété commence à prendre du galon. Il y a une prise de conscience collective qu’on n’a pas à boire parce qu’on a toujours bu et parce que tout le monde boit encore.

J’écris ces lignes parce que je n’ai pas vu beaucoup de gens en parler autour de moi, et chaque fois que quelqu’un en parlait, j’étais ravie. Il y a plein de musiciens sobres et très cool, croyez-moi. Je le sais parce que j’ai « googlé » cette phrase des centaines de fois depuis août 2018. Ça aide beaucoup de savoir qu’on n’est pas seul, alors j’ajoute ma voix à la chorale pour qu’elle se fasse entendre encore plus.

Outre fonder une famille, arrêter de boire a été, et de loin, l’une des meilleures choses que j’ai faites de me vie. Et je vous rappelle que j’ai chanté « Will the Circle Be Unbroken » avec Willie Nelson chaque soir pendant deux semaines en compagnie de mon groupe Shaye. Ne pas boire, c’est génial.

Je ne mentirai pas, j’ai trouvé ça très du d’arrêter.

Il a fallu que je refasse toutes les connexions nerveuses et sociales de mon cerveau. Premier spectacle sans boire, première conférence sans boire, premier voyage d’écriture sans boire, première session en studio sans boire. Il faut beaucoup de courage et de détermination pour contrer l’automatisme de boire. Je ne peux pas imaginer le combat quotidien des musiciens qui luttent contre de vraies dépendances aux drogues dures et à l’alcool. Ils doivent travailler constamment entourés des choses qui menacent leur vie même.

Je ne connais aucun autre métier où il est permis de boire tout l’alcool — gratuit, gratuit, GRATUIT ! – qu’il nous plaît, mais qu’on s’attend à ce que vous buviez, dans une certaine mesure. Malgré tout, ce fut un choc, quand j’ai arrêté de boire, de constater à quel point il y a peu d’options non alcoolisées (non, l’eau et les boissons gazeuses ne comptent pas) dans les bars et les salles de spectacle du Canada. Je crois qu’il devrait y avoir une bonne option non alcoolisée partout où les musiciens se rendent pour travailler – et oui il s’agit d’un travail, même si pour vous c’est le soir, vous vous amusez et c’est votre groupe préféré. Parfois, on a seulement envie d’avoir quelque chose dans la main qui nous permet de nous fondre dans la foule sans avoir à expliquer pourquoi on ne boit pas. Et n’oublions pas que les bières non alcoolisées sont délicieuses, goûtent exactement comme une bière normale, n’ont que 30 calories et ne vous donneront ni une gueule de bois ni une bedaine de bière.

Par ailleurs, la marge de profit des bières NA est la même, sinon plus élevée, que celle des bières normales. Les salles de spectacles et les bars n’ont besoin d’en stocker qu’une seule rangée, une seule. Je ne dis pas qu’elles devraient être le même prix que les autres bières, mais je ne m’en plaindrai pas si cela signifie que j’ai cette option.

On a parlé de l’aspect santé mentale et dépendance, mais il y a aussi l’aspect #metoo. Le mouvement #metoo a démontré avec éloquence que ne rien faire au sujet de quelque chose d’aussi horrible, ça pourrit, et si on n’agit pas rapidement, on se désintègre. Heureusement, notre industrie a ouvert le dialogue sur cette question : comment pouvons-nous réparer les choses et les prévenir afin que cela ne se reproduise plus ? Il faut regarder les faits et admettre qu’il y a un fil conducteur derrière tout ça : l’alcool. Près de 50 pour cent des agressions sexuelles comportent une quantité excessive d’alcool. On ne peut pas forcer les gens à ne boire qu’une certaine quantité d’alcool ou à agir d’une certaine façon, mais en offrant au moins une option non alcoolisée, les statistiques sur les agressions sexuelles n’augmenteront pas.

Je tiens à remercier Allan Reid, de la CARAS, et l’équipe de la SOCAN qui se sont assurés d’offrir des breuvages non alcoolisés lors des galas des prix JUNO et SOCAN, cette année. Ça peut sembler minime, mais ça crée un effet d’entraînement. J’aimerais que nous, de l’industrie, nous regroupions afin de nous assurer que tous les festivals, clubs, bars, et tous les autres endroits où les musiciens se rendent pour travailler offrent une option non alcoolisée. D’ici là, je vais continuer à faufiler mes bières NA dans les bars afin d’y avoir encore plus de plaisir qu’auparavant.

Métro en chanson

publié 06/26/2019

Par Chaka V. Grier

Depuis aussi longtemps que je me souvienne, même depuis toute petite, les musiciens de métro, fournisseurs de prestations souterraines non sollicitées, me rendent perplexe et même triste. Debout sous un éclairage fluorescent brillant, ils exécutent des chansons originales ou des reprises souvent étonnamment agréables à écouter, et parfois assimilables à du karaoké de qualité douteuse. J’ai souvent évité de les regarder dans les yeux en me demandant quel intérêt il pourrait y avoir à faire de la musique dans un espace fréquenté par des gens comme nous qui, dans 99 pour cent des cas, ne cherchent qu’à aller du point A au point B le plus rapidement possible.

J’ai parfois jeté un coup d’œil – discret, bien entendu – sur leur étui de guitare rempli de monnaie. Parfois il n’y avait que quelques pièces, et c’est là que la tristesse apparaissait. Comme journaliste indépendante, je connaissais bien cette pauvreté, mais, en bonne artiste affamée, j’étais contente qu’elle soit secrète entre les quatre murs de mon compte en banque et non pas exposée aux yeux du monde entier. Mais tandis que je secouais la tête comme une maman perplexe – en me demandant pourquoi un guitariste de métro qui a l’air gentil et qui donne une interprétation pas mal convaincante de « You Got Lucky » de Tom Petty peut se mettre dans une pareille situation – j’ai été impressionnée par le nombre de musiciens qui se produisent fièrement et passionnément dans le métro malgré l’indifférence des passants et qui se contentent des quelques pièces de monnaie qu’ils leur jettent.

Éventuellement, à mesure que je me passionnais pour les émissions de téléréalité sous forme de compétition musicale, j’ai compris. Ces prestations nous transportent dans l’univers éreintant des auditions et de la quête de la célébrité, et les musiciens du métro, d’une certaine manière, sont des pionniers dans le domaine de ces brutales auditions publiques. Ils nous rappellent ces humoristes courageux qui montent en scène au risque de se faire huer et bravent l’indifférence et peut-être les railleries pour apprendre à s’adonner à leur passion pour le rire. Les musiciens du métro font preuve d’autant d’audace pour l’amour de la chanson.

J’ai bientôt cessé de mépriser les musiciens du métro et commencé à en apprécier la vraie grandeur. Sans m’en rendre compte, j’avais été témoin d’un des actes de courage les plus remarquables qu’une journaliste musicale puisse observer : des artistes sous-estimés qui amènent leurs chansons et leur art dans les espaces les plus froids, les plus agités et les plus superficiels que j’aie connus au cours de ma vie. Je n’avais pas compris à quel point le son d’un tambour métallique pouvait réchauffer une journée d’hiver pendant que je faisais la queue pour commander un café à la vanille française et deux beignes glacés au chocolat; à quel point le son agréable des saxophones, des guitares folk mélodieuses et des voix me signalait que j’étais arrivée à ma station et que je serais bientôt chez moi, ou encore retenait mon attention quand j’avais rendez-vous avec un ami qui était en retard.

Un jour, j’ai abordé un musicien bourré de talent dans la station Bloor-Yonge du métro de Toronto. Il m’a raconté qu’il avait été en nomination aux prix JUNO et s’était produit partout au Canada. J’étais en présence d’un vrai musicien! Ça m’a rendu tellement curieuse que j’ai fait une recherche sur les musiciens du métro sur Internet, où j’ai appris que les musiciens doivent passer une audition devant la Toronto Transit Commission (TTC) pour pouvoir se produire dans ces espaces. Pour ces musiciens, le métro n’est pas la scène de la dernière chance. Ils obtiennent une licence et se voient admettre dans les rares espaces qui leur sont réservés dans le métro : 75 exactement. Ce sont souvent des musiciens ambulants, de véritables artistes bohèmes qui apprennent à connaître la diversité, l’atmosphère et l’évolution des différents quartiers de la ville en faisant le tour de ces 25 espaces. La plupart ne se contentent pas de se produire dans le métro : certains enseignent, enregistrent ou font les deux.

Le programme de la TTC a récemment pris le nom d’Underground Sounds. De nouvelles stations ont été ajoutées au circuit et, pour la première fois, les musiciens peuvent passer leur audition en ligne. Dans certains espaces comme ma propre station, celle de Finch (et aussi celles de Bloor-Yonge, Spadina et Main Street), j’ai remarqué un frappant encadrement noir en vinyle qui va du mur au plancher et qui est décoré d’autocollants d’inspiration musicale. C’est un espace réservé aux musiciens qui les sépare subtilement et efficacement de nous en nous faisant comprendre que cet endroit leur appartient. Ils ont créé le mot-clic #TTCmusic en célébration de ces musiciens méconnus qui donnent un éclat brillant à des tunnels mornes et font vibrer nos heures de déplacement. Il y a quelque chose de profondément généreux chez ceux qui apportent de la joie dans des espaces qui en sont dépourvus et qui, certains jours, ne récoltent qu’une poignée de dollars pour leur peine.

Voilà donc mon hommage aux musiciens du métro entre les stations Finch et Main Street et partout ailleurs dans le métro de Toronto. Merci de votre courage artistique. Merci de rendre plus supportable une expérience de déplacement en métro qui peut être banale, parfois peu fiable et occasionnellement exaspérante. Et merci à #TTCMusic de mettre de l’entrain dans mes journées.